RACINES: le théâtre où tout se joue

RACINES: le théâtre où tout se joue

Quand nous débutons dans l’art du bonsaï ce qui nous fascine c’est le tronc et son sommet, sa masse foliaire. On veut ligaturer pour le plier à notre volonté et le tailler pour arriver à nos fins car on a faim de résultats visibles et tangibles.

Mais c’est oublier que les racines sont le théâtre où tout se joue.

Comme elles sont enfouies dans le substrat on oublie vite de les observer et d’en prendre soin alors qu’elles sont en miroir des branches et de la masse foliaire.

Travailler les racines correspond donc à plus de la moitié du travail. Sans elles point de croissance, point de beau nebari (le collet, les racines apparentes), point de caractère et de vigueur. Si je peux me permettre ce jeux de mot: c’est la base du bonsaï!

Creusons ensemble à la rencontre de nos racines 😉

Une racine c’est plusieurs acteurs

Pour faire simple une racine c’est:

La partie inférieure, le plus souvent souterraine, d’une plante vasculaire, qui permet la fixation du végétal dans le sol tout en assurant son alimentation en eau et en sels minéraux. La racine d’un arbre s’accroît chaque année en longueur et en diamètre. Elle se ramifie en racines secondaires de plus en plus petites dont les dernières s’appellent les radicelles.

Il y a la racine principale et les secondaires; la racine charnue, ligneuse, tubéreuse; la racine séminale; la racine d’ancrage; le collet, les poils absorbants, et la coiffe d’une racine. Il y a la racine pivotante, fasciculée, traçante, adventive, crampon, aérienne.

Ça en fait du monde qui travaille là-dessous !

Accrochez-vous aux branches on va mettre les 2 pieds dedans !

Commencons par un glossaire des racines

Glossaire racinaire

Le collet

J’aime bien cette définition:

Partie d’un animal, d’une plante ou d’une chose qui, par sa forme ou sa position, rappelle le cou de l’homme.

Entre le corps et l’esprit 😉

C’est très imagé donc c’est plutôt facile à retenir: le collet est le début de la zone transitionnel, l’intermédiaire entre les racines et le début du tronc, il est aussi appelé noeud vital.

La racine pivotante

Elle assure la stabilité à la jeune pousse.

Prenons l’image de la carotte. On ne parle pas de politique ici. La carotte est un légume dit racinaire: vous voyez donc la forme exacte d’une racine pivotante!

trois-carottes
carottes, pivotantes

La pivotante c’est la racine principale. Elle est beaucoup plus développée que ses ramifications.
Elle s’enfonce profondément dans le sol pour assurer l’enracinement de l’arbre mais aussi parce qu’elle est responsable de la captation de l’humidité et des eaux souterraines en cas de forte chaleur.

Et c’est costaud une pivotante.

Même un bouquet de feuilles de pissenlits est dur à arracher, alors imaginer un petit arbre!
Cette racine pivotante disparaît et laisse la place aux racines traçantes quand la maturité arrive. C’est également elle que l’on supprime lors des prélèvements.

racines traçantes

Elles tracent leurs routes les petites, ou les grandes devrais-je dire.

Les racines traçantes prennent naissance à la partie supérieure du pivot (le collet) et elles s’étendent horizontalement sous la surface de la terre.
En bonsaï on l’appelle le nébari.

Ce sont elles qui éclatent nos routes en béton.

racines-craquant-béton
Celles qui font craquer nos routes

Elle se développent en même temps que la racine pivot disparait.
Elles prennent donc le relai et assurent la stabilité face au stress mécanique (vent, érosion du sol…) que l’arbre subit chaque jour!

Les radicelles

Une vrai chevelure de princesse.

Ce sont des racines très fines et importantes car elles assurent une grande partie de l’absorption des sels minéraux et de l’eau, apportant la matière première à l’arbre par la production de sève brute.Véritable tête chercheuse elles sont poilues, recouvertes de poils absorbants.

Vous connaissiez la couronne de la reine d’Angleterre mais je parie que vous n’aviez jamais entendu parlé de la coiffe d’une radicelle. J’en parle plus bas. (Elle est très très discrète et plutôt coquette.

C’est fragile une radicelle, mais tellement indispensable !

Les poils racinaires ou poils absorbants

C’est la barbe de la radicelle.

Les poils absorbants (ou poils racinaires) ont pour fonction principale l’absorption d’eau, pour compenser la transpiration des parties aériennes ainsi que les éléments minéraux nécessaires à la synthèse de molécules complexes.

Grâce à leur paroi fine et hydrophile (qui aime et absorbe l’eau), les poils absorbants sont les principaux sites d’absorption d’eau et de sels minéraux quand la plante est encore jeune. Ils sont ensuite remplacés par le réseau mycorhisien.

Si vous ne savez pas ce qu’est la mycorhize il est temps de lire mon article en cliquant ici.

La coiffe d’une racine

On l’appelle aussi la coiffe radiculaire: c’est la terminaison d’une racine (comme une terminaison nerveuse) qui à plusieurs fonctions:

  • Protéger le bout de la racine
  • Faciliter sa pénétration dans le sol grâce au mucigel, un lubrifiant
  • Contrôler la réaction de la racine à la pesanteur.

La perception du gravitropisme est située dans la coiffe de la racine. Ecoutons les biologistes František Baluška et Stefano Mancuso:

La coiffe agit comme l’organe sensoriel le plus important de la plante ; elle détecte des paramètres physiques divers telles que la gravité, la lumière, l’humidité, l’oxygène et les nutriments inorganiques essentiels.

Quand je vous disais qu’un arbre c’est du vivant.

la-coiffe-d'une-racine
Aux racines de la coiffe

Entracte

Nous venons de terminer ce tour d’horizon des racines qui nous intéresse le plus pour nos bonsaïs.
Mais j’aimerais poursuivre avec vous dans la découverte de quelques curiosités racinaires. Pour la culture, et la culture, un bonzaïka s’y plonge chaque jour 😉


Alors voici une sélection

La fasciculée

Comme son nom l’indique elle est en faisceau.

C’est une racine principale produisant à sa base des racines secondaires de même taille, et dont l’ensemble forme une touffe étalée à peu de profondeur du sol.

On pensera au poireaux cet hiver.

Les crampons

Les racines adventives (qui poussent depuis un endroit improbable comme le tronc, la tige…). Elles sont courtes et dures, et servent à fixer les plantes grimpantes au support.

Une pensée pour le lierre!

Les aériennes

Attendez ne fuyez pas! On ne va tout développer, ça prendrais plusieurs articles! Nous sommes là dans un premier temps pour comprendre quelques bases.

Vous en avez déjà vu c’est sûr.

les-racines-du-ciel
Les aériennes et le gravitropisme

Ces racines naissent sur les branches d’une plante et se développent d’abord dans l’air avant d’atteindre le sol. Elles sont conçues pour absorber l’humidité atmosphérique. On les retrouve sur les plantes tropicales.

Filles du vent (tillandsia) on vous aime!

Les contreforts

Nous partîmes 500, mais par un prompt renfort
Nous nous vîmes 3000 en arrivant au port!

Non ce n’est pas un slameur buvant du cidre qui a dit ça mais Corneille un écrivain de théâtre dans « Le Cid » écrit en 1636, et non Racine! Vous suivez?

En terrain glissant ou en sol meuble il y les racines contreforts. Ce sont des nervures saillantes situées à la base du tronc.

Au pense aux châteaux forts.

Les internes

A l’intérieur d’un arbre creux mais encore vivant, des racines peuvent se développer.

WHAT ?

Elles prélèveront les nutriments contenus dans l’humus formé à cet endroit.
L’arbre peut alors croître vers son centre et restaurer une écorce interne.

Euh…une pensée pour l’auto-chirurgie réparatrice!

Quoi dire…quand on tombe sur une telle information ?
L’arbre s’auto-chirurgie, on dirait de la science-fiction avec des racines vivantes et autonomes créant un être vivant.

Et cet être-vivant respire !

Oui, un arbre ça respire !

Et oui il respire!

L’arbre, bien qu’il n’ai pas de poumons, respire!


Il respire par tout les pores: racines, tronc et feuilles. Quand je dis par tout les pores j’entends par toutes les lenticelles, des petites fentes. Sans elles, les arbres à feuilles caduques (qui perdent leur feuilles en hiver donc privé de photosynthèse) ne pourraient pas survivre.
Mais sans photosynthèse comment récupère-t-il de l’oxygène?

Et bien par les racines.

L’aération du substrat

L’aération du substrat permet la création de poche d’air qui va servir à tout le monde. En effet il y a beaucoup de micro-organismes qui se développent dans le pain racinaire et c’est eux qui vont jouer le rôle de composteur. Ils transforment les nutriments organiques devenant assimilables pour nos bonsaïs.


Cette transformation génère du dioxyde de carbone qui doit être éliminer par l’arrosage sinon c’est l’hypoxie, l’asphyxie en somme. Et la pluie est une excellente alliée. Attention cependant à l’anorexie, pardon, à l’anoxie: le manque d’air quand elles sont gorgées d’eau, elles pourrissent.
Donc pour que votre bonsaï maintienne sa croissance il lui faut de l’air.

Elles vont aller chercher cet air partout mais elles ont tendance à aller vers le bas.

Pourquoi les racines descendent

Il faut savoir que chez les racines on ne poussent en longueur qu’à l’extrémité. Elles se « lignifient » au fur et mesure de l’âge. Elles ont donc une tête chercheuse qui sécrètent du lubrifiant, appelé mucigel, afin de se favoriser la pénétration dans le substrat.

Oui les arbres sont des êtres sexués 😉
Et pour répondre à cette question « pourquoi les racines descendent-elles? » sachez que les végétaux on un vrai sens de la gravité. On appelle cela le gravitropisme.

gravitropisme-racines-plongeantes
Gravitropisme

Les plantes ont-elles un cerveau?

Des expériences et recherches sont menées depuis Darwin (qui ne s’intéressait pas qu’aux bonobos) qui disait déjà en 1880: « Il n’est guère exagéré de dire que l’extrémité des radicelles ainsi dotée, et ayant le pouvoir de diriger les mouvements des parties contiguës, agit comme le cerveau des animaux inférieurs ». On parle presque de cerveau!


Pratiquement tout les végétaux réagissent en permanence à la gravité. Si vous voyez ce qu’est un niveau (cet accessoire avec une bulle dans un liquide nous permettant de voir si un plan est droit dans l’espace) et bien vous avez une notion de ce qui se passe à l’intérieur des végétaux: ils ont leur propre bulle, qui joue le rôle de boussole!

En miroir des branches qui grimpent à la recherche de la lumière les racines plongent par gravité à la recherche de leurs ressources.


Nous facilitons donc leurs déplacements et croissances par rempotage.

Rempotage: un accélérateur de croissance

Décollez, sortez la motte du pot et regardez. Vous verrez très vite si les racines prennent toute la place dans le pot. Rempoter ne signifie pas changer de pot et basta!

En effet la « surpopulation » de racines étouffent l’arbre, comme si nous, nous étions 15 personnes dans 10m2, pensez-y!

L’arbre dans la nature à tout l’espace nécessaire, voir infini (dépendant tout de même du terrain) pour développer son système racinaire.
Dans un pot il faut en réduire le volume afin de favoriser de nouvelles pousses et l’aérer.

Comme pour une coupe de cheveux, la taille des pointes revigore le cuir chevelu 😉


On oublie vite la nécessité de l’oxygène dans le substrat comme condition de bonne santé.
Pour de vieux bonsaïs on rempote tout les 2/3 ans, on l’a dit plus haut les racines mettent plus de temps à pousser. Pour les jeunes fougeux ce sera tout les ans car ça pousse, ça pousse, ça pousse! Pour les conifères c’est plutôt tout les 3 ans: c’est lent un conifère.

Il faut tailler les racines avant le débourement (période de l’année ou les bourgeons vont éclore) cela évite à l’arbre de se déshydrater.

C’est ainsi également que l’on nanifie les feuilles car l’arbre doit fournir de l’énergie pour cicatriser, refaire ses racines et déployer ses feuilles. Il était en dormance jusque ici et voilà qu’il devient hyperactif!

Pour l’aider il faut prendre quelques précautions

Précautions à prendre lors d’un rempotage

C’est comme toute activité il faut préparer ce dont on a besoin avant de commencer:

Les outils sont sur la table à côté du nouveau pot, le substrat à été préparé en avance. Prévoir un brumisateur ou des linges humides.
L’idéal est de le faire dans l’heure car les racines à nues vont prendre la lumière et elles risque de vite sécher (c’est leur petit côté vampire qui ne le supporte pas). Dans ce cas on sait pourquoi nous avons pris un brumisateur et un linge humide.

Si les racines sont fines et nombreuses on en coupe 1/3 puis on démêle avec une baguette chinoise. En revanche si elles ne sont pas nombreuses et de grosses sections il faut les tailler une par une.

Ça c’est pour les feuillus. Chez les conifères (rappelez-vous que c’est une croissance lente), on garde une partie des racines intactes.

Embollie

Pour éviter l’embolie gazeuse (bulles d’air qui remontent dans les canaux et bouchent la montée de sève, provoquant la mort de l’arbre) on prendra soin de faire un cône de substrat au centre du pot, d’y placer le bonsaï et de le faire descendre par des mouvements de va et vient, de droite à gauche.

Je vous prépare une fiche dessinée: mon premier rempotage!

Afin de favoriser la multiplication de racines, donc d’augmenter les surface d’absorption de l’arbre, les particules « acérées » comme la pouzzolane sont favorables.


C’est une tendance chez Dame Racine que de se ramifier dès qu’elle croise un obstacle!


C’est également une des raisons pour laquelle on s’aide d’une pierre plate.

Une pierre plate, comment ça? Et bien en déposant l’arbre dessus et en étalant ses racines autour elles vont se développer plus en surface, ce qui accroit son terrain de jeu. Ça permet d’augmenter la surface d’enracinement, d’accroche donc de stabilité. Ça va nous permettre de mettre en valeur plus rapidement les racines.

Mettre en valeur les racines

C’est vrai que dans la nature les racines ne sont pas toujours affleurantes.

Pourtant dans la majorité des cas c’est ce qui nous séduit.
On sent toute la puissance de cette force pouvant soulever des routes, faire craquer le béton! Et nous en éprouvons une forme de crainte mêlée de respect.


Un beau système racinaire homogène signifie longévité, stabilité et robustesse.
C’est une des composante de l’esthétique du bonsaï puisqu’on travail à les rendre plus vieux.

Et ça pousse vite une racine?

Ça dépend de l’âge mon capitaine! Plus l’arbre est vieux plus il met du temps à produire des racines car ces dernière étant plus nombreuses l’arbre doit répartir ses forces.
Et puis il y a des différences dans les essences d’arbres. Le saule pleureur par exemple a une croissance rapide, tout comme le ficus. Ils fabriquent de la racine à tour de bras. Avec un chêne c’est plus lent!

racines-et-canopé-en-miroir
Miroir, mon beau miroir!

En attendant il existe une technique simple pour mettre à jour le nebari, le collet.
Avec un petit jet d’eau, ou bien au pinceau à poils durs/souples on peut, au fur et mesure de la croissance de l’arbre, donc de ses racines (Miroir, mon beau miroir!) le débarrasser de son substrat.

De le « déshabiller » en douceur en quelque sorte.

Voilà vous savez tout, ou presque

L’univers physiologique de l’arbre est fascinant et complexe. En ce penchant sur son fonctionnement , bien des portes de la perception s’ouvrent 😉

Je ne savais pas que chaque cellule de l’arbre avait en elle le potentiel du tout. Elle peut à n’importe quel moment changer de spécialisation selon les besoins de l’arbre.

Je laisserais la parole à Confucius, philosophe chinois, pour clore cet article:

Le sage donne son principal soin à la racine.


Cet article fera l’objet d’une synthèse graphique bientôt.

Alors, vous avez pris Racine ?

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